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Claude Boukobza – Pluralité des transferts…

PLURALITÉ DES TRANSFERTS DANS LE TRAVAIL AVEC LES ENFANTS. LE POINT DE VUE DE L’ECOLE FRANÇAISE

La question de savoir s’il y a transfert ou non dans l’analyse avec les enfants ne fait plus aujourd’hui problème et personne, me semble-t-il, ne songerait même à la poser. D’une part, l’expérience clinique nous en a suffisamment montré l’existence, d’autre part et plus fondamentalement, la dépendance de l’enfant vis-à-vis de son environnement, son Hilflosigkeit ou sa prématurité, soulignées par Freud et par Lacan, font manifestement le lit d’un transfert sur tout adulte qui s’offre dans une position tant soit peu particulière. Pourtant, cette question a été extrêmement controversée dans les premiers temps de l’analyse d’enfants, et c’est ma perplexité vis-à-vis de l’existence même de cette difficulté que je voudrais partager aujourd’hui avec vous et mettre au travail. Tout analysant qui s’adresse à un analyste lui demande de l’aider à réduire son symptôme, à souffrir moins, etc. et l’érige en détenteur d’un savoir sur ce symptôme, sur lui-même. Ce faisant, il pense venir répondre à ce qu’il suppose être la demande de l’analyste, venir combler la demande de ce grand Autre qu’est déjà l’analyste pour lui. Or l’offre de l’analyste est offre de parler, tout simplement, de demander, d’entrer dans le défilé des demandes. C’est ce processus régrédient qui conduit l’analysant à formuler à l’Autre un cortège de demandes, jusqu’aux plus anciennes, qui constitue réellement “la mise en acte de l’inconscient”. “Par l’intermédiaire de la demande, tout le passé s’entrouvre jusqu’au fin fond de la première enfance. Demander, le sujet n’a jamais fait que ça, il n’a pu vivre que par ça, et nous prenons la suite”, écrit Lacan dans “La direction de la cure.” L’analyste, par son écoute, par ses interventions, ses interprétations, remet en jeu en les ordonnant les signifiants de l’histoire du sujet. En ne répondant pas aux demandes successives, il relance le désir de l’analysant dont la demande ultime est d’être reconnu : que ce désir soit reconnu ou que lui-même soit reconnu comme désirant, par ce tiers qu’est l’analyste, tel l’auditeur du mot d’esprit ou le commanditaire représenté dans un coin du tableau. Un enfant peut-il s’engager dans ce processus ? Anna Freud, pour revenir sur le débat inaugural de la psychanalyse d’enfants, répondait non, osant par là — une fois n’est pas coutume — contredire son père. Freud pensait en effet que l’enfant se mettait “tout de suite entièrement et pleinement dans le transfert” (lettre à Jung du 23 Mai 1907). Il faut, disait-elle, tout d’abord s’attacher l’enfant et pour cela, lui fournir quelque chose de tangible : des habits pour sa poupée, les plus jolis noeuds de ficelle, la promesse d’être effectivement aidé dans des relations difficiles à ses parents, comme on peut fournir à un intellectuel sceptique à l’égard de l’analyse le brio de l’interprétation d’un rêve. En donnant ce que l’autre n’a pas (et en particulier de l’affection à un enfant qui en est privé), on se l’attache, on installe la dépendance du côté de l’autorité. Certes, Anna Freud renonça par la suite à cette phase préparatoire à l’analyse, mais elle ne revint jamais sur l’idée que l’enfant ne pouvait faire de véritable névrose de transfert. C’est un des points principaux de son opposition à Melanie Klein qui, elle, ne croyait pas “qu’il existe d’enfants avec lequel le transfert ne puisse être établi ou chez lequel l’aptitude à aimer ne puisse être mise à jour.” Melanie Klein interprétait le transfert, positif comme négatif, « en le faisant remonter jusqu’à l’objet originel » (Colloque, p 185), exactement comme dans l’analyse des adultes. Pourtant, entendons-nous bien, Anna Freud ne récusait pas les principes fondamentaux de l’analyse. On ne peut parler de déviation de la théorie analytique, au sens où on le dirait d’Adler ou de Reich. L’écueil dans lequel elle est tombée est partie prenante du questionnement de l’analyse d’enfants et c’est pourquoi, malgré la naïveté avec laquelle il est formulé, il m’intéresse encore aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait qu’un analyste puisse en arriver à des conceptions de ce type ? Qu’il puisse nier qu’entre deux sujets dont l’un est porteur d’un désir (même sans objet, même non formulé) et l’autre est supposé pouvoir y répondre ou en répondre, il n’y ait pas automatiquement transfert, transfert en tant qu’il serait un “phénomène dont l’analyste n’est pas responsable”, mais qu’il faille s’efforcer de le fabriquer, de le susciter ? Lacan, dans le commentaire qu’il fait du “Petit Hans”, dans La relation d’objet , s’interroge : ”Ne peut-on se demander si, du fait que cette analyse a été poursuivie par le père, elle ne possède pas des traits spécifiques qui en excluent, au moins partiellement, la dimension proprement transférentielle ? Autrement dit, la bourde proférée habituellement par Mlle Anna Freud, selon laquelle il n’y a pas de transfert possible dans les analyses d’enfants, n’est-elle pas applicable dans ce cas-là, parce qu’il s’agit du père ? “ Je vous rappelle que, selon Freud lui-même, ce n’était pas un fait contingent que le père fût l’analyste : “Seule la réunion de l’autorité paternelle et de l’autorité médicale en une seule personne, et la rencontre en celle-ci d’un intérêt dicté par la tendresse et d’un intérêt d’ordre scientifique, permirent en ce cas de faire de la méthode une application à laquelle sans cela elle n’eût pas été apte”, écrit-il en préambule au Petit Hans. Et l’on sait aujourd’hui que la plupart des premiers analystes d’enfants ont commencé par analyser leurs propres enfants ou des enfants de leur entourage proche : Hermine Von Hug-Hellmuth son neveu, Anna Freud les enfants de Dorothy Burlingham, sa plus proche amie, Melanie Klein ses fils, Brill ou Kris eux aussi leurs propres enfants, outre le fait qu’Anna Freud ait été analysée par son propre père lorsqu’elle était encore quasi-adolescente. Ce phénomène n’est pas marginal, mais intrinsèquement lié à la psychanalyse d’enfants incipiens. Il semble donc que ce soit la place des parents dans la psychanalyse de l’enfant qui brouille la vue sur la question du transfert. La vue, et non pas la donne. Il s’agit de savoir comment se repérer. Il est vrai que cette question est incontournable. Hormis quelques cas très particuliers (ceux que Françoise Dolto appelle d’analyse pure, avec les enfants sans parents, auxquels je rajouterai certains enfants en institution), l’enfant est conduit à l’analyste par ses parents. Ce sont eux qui formulent une demande en son nom, pour lui. Lorsqu’il y a paiement, ce sont eux qui paient pour lui. Tous les analystes d’enfants, bien sûr, ont souligné ce fait, généralement comme un écueil de la pratique avec les enfants, comme un obstacle dont il fallait bien s’accommoder. Déjà en 1909, Freud avait soutenu que “la thérapie des états nerveux de l’enfant se heurtera toujours à une grande difficulté : la névrose des parents, qui formera un mur devant la névrose de l’enfant.” Les parents sont perçus comme des gêneurs, qu’il faut tenter de neutraliser, pour qu’ils n’interrompent pas prématurément la cure, par exemple, ou qu’ils n’y fassent pas “irruption”. Si Anna Freud rêvait de les déloger de leur position pour assumer à leur place l’éducation de l’enfant, Melanie Klein, et les kleiniens encore aujourd’hui, interdisent à la mère jusqu’à la salle d’attente de l’analyste. Winnicott a été le premier à accepter les parents comme partie prenante de la cure de l’enfant, voire à instaurer dans certains cas une véritable collaboration thérapeutique avec eux, mais c’est le pas théorique franchi par Lacan qui a permis aux analystes d’enfants, en particulier Françoise Dolto et Maud Mannoni, de donner une place structurellement différente à la parole des parents dans la cure de l’enfant. C’est dans “Fonction et champ de la parole et du langage” que Lacan a affirmé en 1953 de la façon la plus radicale l’assujettissement de l’homme à la loi du langage, qu’il n’a cessé ensuite de développer. Le sujet se constitue comme effet du langage, du signifiant, qui lui préexiste. Pour ce qui nous intéresse ici, on peut dire que si le langage est premier, c’est à la fois de façon fondamentale, comme un fait de structure, et parce que l’enfant est parlé, existe dans le discours (formulé ou pas) de ses parents dés avant sa naissance. Le sujet dépend de ce discours où il a été initialement inscrit, de ce que Lacan, reprenant Hegel, appelle alors “le discours universel”, qui est en fait ce qu’il définira plus tard comme le symbolique. Sa parole propre inclut donc toujours le message de l’autre et c’est de l’autre que le sujet reçoit son propre message sous une forme inversée. L’enfant ne peut dire “Je suis” que si on lui énonce “Tu es”, “Mon père est mon père” que si le père lui signifie “Tu es mon fils”. C’est donc sur ce postulat théorique que se fonde une conception particulière du symptôme de l’enfant que nous retrouverons chez tous les psychanalystes lacaniens. Reportons-nous à ce qu’écrit Lacan lui-même en 1969 à Jenny Aubry : “Le symptôme de l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale (…) Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial. C’est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions. L’articulation se réduit de beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère. Ici, c’est directement comme corrélatif d’un fantasme que l’enfant est intéressé.”. L’enfant, dira Lacan, est un « assujet », il est assujetti au dispositif parental (et c’est la névrose, pourrions-nous dire grossièrement) ou à la singularité maternelle (dans les cas de psychose) ; il n’est jamais une entité en soi. Et il apparaît en effet que lorsque des parents amènent un enfant à l’analyste, ils amènent un symptôme qui est véritablement un symptôme familial, garant de l’économie familiale au point que, parfois, il ne fasse même pas symptôme pour eux, qu’ils ne consultent que poussés par le social : la crèche, l’école, le médecin ou l’assistante sociale. Ce point — que je laisserai de côté aujourd’hui — est aussi une particularité du travail avec les enfants : l’importance des transferts qu’on a appelés « latéraux », des représentants du corps social, sur l’analyste de l’enfant, qu’il est indispensable de savoir prendre en compte. Ce qui se déploie alors dans le bureau de l’analyste, si celui-ci accepte de l’entendre, bien sûr, est un véritable discours familial. Par discours familial, on n’entend pas un système clos de significations qu’il faudrait traiter en termes de théorie de la communication, comme dans les thérapies systémiques, mais une construction mythique, qui a pour fonction d’articuler la solution d’un problème et qui est susceptible de remaniements, dans le sens où Maud Mannoni écrit, en conclusion de L’enfant, sa “maladie” et les autres : “ Je suis à l’écoute d’un vaste discours, non seulement celui tenu par l’enfant et sa famille, mais celui qui a été tenu dans le passé et ce que l’on peut savoir, ou reconstruire, du discours dans lequel l’enfant a vécu précédemment. ” Chacun des psychanalystes d’enfants lacaniens a trouvé des modalités techniques pour traiter cette question et définir ainsi le cadre de l’analyse d’enfants. Françoise Dolto a été la première à recevoir systématiquement et longuement les parents lors des premiers entretiens pour tenter de dégager ce qui avait pu être dit avant que l’enfant ne vienne au monde, de comprendre “ la place que cet enfant occupe, dés sa conception, dans le narcissisme de chacun des parents, intriqué à la relation du couple ”. Elle continuait ensuite à les recevoir, soit systématiquement, s’il s’agissait d’un enfant pas encore séparé de sa mère, soit selon les besoins, pour travailler ce qui avait pu aliéner l’enfant aux signifiants parentaux. Ces rencontres avec les parents d’un enfant en traitement ont aussi, dans la pratique de Françoise Dolto, pour importante fonction de présentifier à l’enfant le transfert positif des parents sur l’analyste, quoique lui puisse dire d’eux en séance, et de soutenir les parents à accepter les changements de l’enfant. Pour toutes ces raisons, il est indispensable que l’analyste d’enfants ait la formation et la pratique de l’analyse d’adultes. Il faut pouvoir soutenir le transfert des parents, sans cependant interférer dans leur relation à l’enfant par des conseils directs et sans pour autant se mettre en place d’être leur propre analyste, ce qui exige beaucoup de tact et de savoir faire. Mais c’est peut-être Maud Mannoni qui a poussé le plus loin non cette pratique elle-même, mais sa théorisation, en particulier dans L’enfant arriéré et sa mère et L’enfant, sa “maladie” et les autres. Partant du principe que “les parents sont toujours impliqués d’une certaine façon dans le symptôme de l’enfant”, elle affirme que l’analyste a à travailler avec plusieurs transferts. Elle va jusqu’à penser que si on avait à ce point méconnu l’existence du transfert en psychanalyse d’enfants, c’était par angoisse devant le fait que l’analyste était l’objet d’au moins trois transferts. « C’est l’angoisse de l’analyste devant l’agression ou la dépression du couple parental qui l’amène le plus souvent à nier toute possibilité de névrose de transfert », écrit-elle. L’analyste doit écouter ce qui se joue dans le monde fantasmatique de la mère et de l’enfant et bien sûr, aussi du père, encore que ce ne soit pas symétrique. Ce à quoi l’analyste a affaire est un discours collectif, discours qui apparaît dans la parole de l’enfant et qui peut être traité à la manière d’un “grand rêve”. Il s’agit de dégager d’abord la fonction du symptôme de l’enfant dans le monde fantasmatique des parents, ainsi que ce qu’ils attendent d’une “guérison” de l’enfant, puis d’interroger au niveau de l’enfant comment il utilise sa maladie ou son symptôme dans ses rapports à l’autre et en quoi il se sent concerné par cette demande de guérison. “L’enfant, dit Maud Mannoni, ne peut s’engager dans une analyse pour son compte à lui que s’il est assuré de servir ses intérêts et non ceux des adultes.” L’analyste, pris dans plusieurs transferts, risque, dans les cas de psychose, par exemple, d’être pris comme enjeu d’une alternative : la mort ou la vie de l’enfant ou des parents. Le sujet s’adresse, certes, dans une relation imaginaire, à la personne de l’analyste, mais au-delà de cette relation imaginaire, il s’adresse à l’Autre, en tant qu’il est le lieu de la parole, de son déploiement. Le psychanalyste doit pouvoir dégager les différents niveaux sur lesquels se déploie le transfert, faute d’être piégé dans une relation imaginaire et de provoquer ainsi des “acting-out”, en particulier de la part des parents. Les analystes d’enfants, et Maud Mannoni critique spécialement l’Ecole américaine largement influencée par Anna Freud, ont eu tendance à entendre le transfert comme un comportement que le sujet répète avec un analyste qui prend le relais des figures parentales. Or c’est par rapport à son désir, pris dans la dimension du désir de l’Autre, que le sujet doit se repérer — à condition, certes, que l’analyste se repère luimême dans cette configuration, ce qui n’est pas chose facile. L’expérience analytique, Maud Mannoni à la suite de Lacan insiste beaucoup là-dessus, n’est pas une expérience inter-personnelle. Le transfert est là avant même l’apparition de l’analyste, comme un scénario préparé d’avance. Cf winnicott Si le discours qui se tient est un discours collectif, l’analyste, situé au lieu de l’Autre, a à faire circuler ce discours et permettre à chacun d’assumer ses propres signifiants. « La conduite de la cure est faite d’un jeu de transferts réciproques », souligne-t-elle. Maud Mannoni prend acte du tournant essentiel qu’a permis la théorie lacanienne du transfert : l’analyste présentifie le lieu de l’Autre, d’où le sujet recevra son propre message sous une forme inversée. Lorsqu’il est en fonction, bien sûr, il est non pas une personne à part entière, mais un opérateur, un vecteur. L’enfant est d’abord abordé à travers la représentation qu’en a l’adulte — et, à ce titre, la représentation que se fait l’analyste de l’enfant, de cet enfant-là, de l’enfant qu’il a été lui-même, de l’infantile en général, est aussi à réinterroger de nouveau à chaque cure entreprise. La mère peut, à travers ce travail, se réinvestir comme mère de cet enfant, fût-il malade ou déficient, et ne pas amener l’enfant en offrande au psychanalyste à sa place. Maud Mannoni, surtout dans les cas de psychose ou d’autisme, introduit la relation mère-enfant comme telle dans l’analyse (les séances de l’enfant se font au début en présence de la mère), ce qui renarcissise la mère et permet à l’enfant de s’engager pour son propre compte dans l’analyse, de s’avancer sur cette autre scène. Il ne s’agit cependant pas d’analyser le père ou la mère pour lui-même, mais de dénouer ce en quoi l’enfant est pris dans le discours des parents. Pris, au sens où on dit qu’un ciment prend, ou pris à la trappe ou au piège. Mais il est tout autant pathogène pour un enfant de n’être en rien pris dans la parole de ses parents. Je pense par exemple à certains adolescents qui se trouvent complètement “paumés”, sans l’ombre d’un projet. Si on leur demande ce qu’ils pensent que leurs parents ont imaginé pour eux, pour leur avenir, c’est le blanc le plus total. Et si on a la possibilité d’interroger les parents, ils confirment qu’ils n’ont jamais rien fantasmé à propos de cet enfant, qu’il « fera ce qu’il voudra ». Il faut que quelque chose puisse se transmettre dans la parole pour que l’enfant se réapproprie son histoire, en tant qu’elle s’origine dans celle de chacun de ses parents pris séparément et dans ce qui les a conjoints, mais aussi en tant qu’elle va se poursuivre avec sa spécificité propre. Et cette transmission, lorsqu’elle a été rendue impossible, difficile, lorsque quelque chose ne s’est pas fait ou s’est enrayé, c’est-à-dire lorsque la panne arrive dans le bureau de l’analyste, ne peut se faire que dans un mouvement de transfert. Ce n’est pas une histoire morte, figée, que l’on raconte là, mais une histoire que l’on adresse, avec toute l’émotion dont elle est empreinte, à un autre qui en sera le dépositaire et le passeur. C’est pour cela aussi qu’il n’est pas efficient que cette histoire soit contée à un autre analyste, que celui-ci transmette ou non les dires des parents à l’analyste de l’enfant, ou qu’on puisse la consulter consignée dans un dossier, comme cela se pratique dans de nombreuses institutions. Enfin, il faut que la place que tient l’analyste de l’enfant dans le fantasme de la mère puisse être analysée, sous peine d’être agie. Ce travail est un travail extrêmement subtil et délicat. Si Maud Mannoni affirme qu’”il est vain d’analyser une mère pour son propre compte, quand son compte c’est précisément l’enfant et qu’elle exprime sa présence via le symptôme de l’enfant ”, elle met aussi en garde contre le fait que le même analyste analyse la mère et l’enfant. Si la question de l’analyse personnelle de la mère se pose, ou plutôt si celle-ci la pose ellemême à partir des questions ouvertes par ce travail autour de son enfant, il convient alors de l’adresser à un autre analyste, tout en continuant à la recevoir pour ce qui concerne l’enfant. L’autre aspect du transfert qui a rendu cette question opaque est que le transfert a, jusqu’au renouvellement amené par Lacan, toujours été défini comme le transfert, la répétition des relations oedipiennes anciennes. Or, dit Anna Freud avec une certaine logique, comment rééditer quelque chose dont l’édition originale n’est pas épuisée ? L’enfant est encore dans “ le vif de l’OEdipe ”, qu’il vit dans la réalité avec ses parents, il ne peut donc faire de névrose de transfert. À cela, Melanie Klein lui répond en situant l’Oedipe beaucoup plus tôt. L’enfant qui parle (elle ne faisait pas d’analyse d’enfants de moins de deux ans et demi, trois ans) est donc déjà aux prises avec les imagos des objets primitifs qu’il transfère même sur les parents réels. Au niveau de la pratique, cela change tout, et balaie pour elle l’objection d’Anna Freud, mais quant au fond de la question, le problème reste entier. Françoise Dolto elle-même a été très sensible à cet aspect du problème. Pour elle, un analyste non averti de ces questions court un grand risque de pervertir la relation de l’enfant à ses parents. “ Chez un adulte, dit-elle lors de son Séminaire , le transfert se fait sur l’analyste, mais chez un enfant, l’Oedipe se fait avec les parents ; il n’est pas transférable sur l’analyste. S’il n’a pas passé l’Oedipe, il faut attendre qu’il l’ait fait, pour le voir éventuellement après ”. À la question d’un participant qui lui demandait ce qu’on faisait donc avant l’Oedipe, elle répondait : “ de la psychothérapie de l’oral et de l’anal ”. Lorsqu’on sait que pour Françoise Dolto, la différence entre la psychothérapie et la psychanalyse était que, dans la psychothérapie, le transfert n’était pas analysé, cette réponse est éminemment problématique. Il me semble pouvoir dire que, comme assez souvent chez Françoise Dolto, il y avait une distance entre ce qu’elle disait ou prescrivait là et ce qu’elle pratiquait réellement. Il n’en est pas moins que, dans sa façon de poser ce problème, on peut la dire très Anna Freudienne. Ce serait un long débat qu’il n’y a pas lieu de développer ici. J’indiquerai simplement qu’il me semble que, parfois, Françoise Dolto n’allait pas jusqu’au bout des remaniements conceptuels que sa pratique novatrice aurait nécessité. Quoi qu’il en soit, cette conception est bien en accord avec sa définition de la psychanalyse : une opération de remontée dans le passé, de redécouverte et de reviviscence des évènements du passé et des émois qui les ont accompagnés. Nous sommes là face à une aporie : il ne peut y avoir de transfert et donc de psychanalyse d’enfants avant l’Oedipe et pourtant la pratique de tous les jours nous montre qu’il y a bien de la psychanalyse, même avec de tout jeunes enfants. Lacan, pour sa part, tranche : “ Il n’est que trop évident que dans toute analyse d’enfant pratiquée par un analyste, il y a bel et bien transfert, tout simplement comme il y en a chez l’adulte, et mieux que partout ailleurs.” Ce qui permet de dépasser cette contradiction est la conceptualisation qu’apporte Lacan sur la question du transfert. Dans la relation analytique, l’analyste n’est pas celui qui porte tour à tour les vêtements du père ou de la mère, il tient la “place du mort”. Il est là comme vecteur, opérateur d’une opération symbolique dont le but est précisément de remettre chacun des protagonistes en jeu et en fonction. « C’est la place du désir dans l’économie du sujet qui prend tout son relief dans le transfert », écrit Maud Mannoni qui conçoit l’analyse comme un terrain de jeu. Le désir qui s’exprime en analyse (différencié de la demande et du besoin), celui qui, comme dit joliment Françoise Dolto, “festonne” les demandes, est désir de reconnaissance, il s’adresse non pas à l’autre comme pouvant répondre à sa demande, mais à l’Autre, au tiers auditeur. Ce désir est articulé dans l’inconscient dans les signifiants des demandes les plus primitives, orale, anale, phallique. Mais il n’a pas à être assimilé à une demande qui serait régressive. Il s’agit d’un signifiant. Si on assimile le désir à une demande, on le rabat en effet sur la réalité de ce que vit l’enfant. La régression ne porte que sur les signifiants de la demande. Si on répond à la demande dans l’analyse, que ce soit en gratifiant ou en frustrant, alors on renforce le transfert du côté de la suggestion en se mettant à la place de l’Autre de la première dépendance. C’est là le fondement de toute position pédagogique, c’est là que s’origine le contre-sens d’Anna Freud. Les enfants, eux, ne s’y trompent pas. Je rapporte souvent ce que me disait une fois en arrivant en séance un petit garçon de six ans : “Toi, tu ne grondes jamais…. quand tu travailles”. La question, dit Maud Mannoni, « n’est pas de savoir si l’enfant peut ou non transférer sur l’analyste ses sentiments vis-à-vis de ses parents », mais « d’arriver à le sortir d’un jeu de dupes qu’il mène avec la complicité des parents ». C’est là en effet que le transfert, loin d’opérer une pure reproduction du passé, peut apporter du neuf dans le déroulement de la cure. L’enfant est pris dans la structure père-mère-enfantphallus, telle que l’a décrite Lacan, et se fait le porte-parole des signifiants parentaux, voire, dans les cas de psychose, leur donne consistance au point de les « réaliser », de les pétrifier. Cas du bébé Le transfert va permettre de mettre du jeu dans cette structure, va progressivement redonner à ces représentations « pétrifiées » leur vertu de signifiants, c’est-à-dire leur permettre de circuler, et chacun pourra les ordonner selon sa propre histoire. Chez un adulte en analyse, ce mouvement permettra le passage à une triangulation : l’analysant aura à vivre sa pulsion au-delà de l’analyste, dans la contingence de l’« eutuchia », de la bonne rencontre. C’est ce qu’indique Socrate à Alcibiade, dans Le banquet : « Ce n’est pas moi que tu aimes, c’est Agathon. » Pour un enfant, il ne pourra s’agir que de la promesse de la rencontre future. Ainsi Françoise Dolto disait souvent aux enfants : « Il existe quelque part dans le monde une petite fille (un petit garçon) que tu rencontreras un jour, et qui sera ta femme (ton mari), etc. » Ceci nous introduit aux problèmes de la fin de l’analyse et de la résolution du transfert, différents à mon sens chez l’enfant et chez l’adulte. L’être humain dès sa naissance pose la question du « que (me) veut l’Autre ? », question d’abord et avant tout adressée à la mère. Il est dans la demande incessante de signes d’amour, comme dans la peur permanente de signes de la voracité de l’Autre, de cette mère « quaerens quem devorat ». Cette question, va-t-il pouvoir y répondre ? « C’est comme objet a du désir, comme ce qu’il a été pour l’Autre dans son érection de vivant, comme le wanted ou unwanted de sa venue au monde que le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire. » C’est en ce point nodal du désir qui a présidé à son existence que le sujet va être convoqué par l’analyse et conduit par les défilés du transfert, tel que le conçoit Lacan. Quelques uns, rares, vont y être amenés dès l’enfance, d’autres, plus nombreux, poseront les jalons de cette question, quitte à la reprendre dans un autre temps de leur existence.

 

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